Dans le grenier de Claire

Rencontre avec Alain Rey à l'occasion de la sortie de la nouvelle édition de son Dictionnaire Historique de la Langue Française

30 Novembre 2016, 22:13pm

Publié par Claire

Il y a quelques jours, j'ai été conviée, avec d'autres blogueurs, à une rencontre avec le grand Alain Rey. Et cette rencontre avait lieu dans un très joli lieu, grâce à la complicité du Centre des Monuments Nationaux: à l'hôtel de Sully! 

Seule photo rescapée de ma panne d'ordinateur... Les autres photos de cet article m'ont été envoyées par les éditions Le Robert, merci à eux d'être venus à la rescousse.

Seule photo rescapée de ma panne d'ordinateur... Les autres photos de cet article m'ont été envoyées par les éditions Le Robert, merci à eux d'être venus à la rescousse.

Si nous étions conviés à rencontrer ce grand homme de la littérature, cet amoureux des mots (et un peu notre gardien de la langue française face aux anglicismes), c'est qu'il y avait une très belle raison: la sortie de la nouvelle édition de son Dictionnaire Historique de la Langue Française. Ce dictionnaire, je le connais depuis des années, est absolument passionnant. Il nous dévoile l'histoire des mots, et comme le dit si bien Alain Rey, se lit comme un roman ("Chaque mot raconte une histoire, souvent romanesque et pittoresque, toujours révélatrice"). Ouvrir ce dictionnaire, c'est parfois, j'en suis témoin, passer des heures à naviguer d'un mot à un autre parce que l'on est curieux de tout, ébahis de cette histoire pas comme les autres qui nous amène à avoir un autre regard sur notre langue, une véritable "visite guidée" comme le dit si bien Alain Rey ("Décrire et explorer les mots de la langue française, c'est un peu faire une visite guidée d'une ville ou d'un pays riche de son histoire, avec de grands monuments anciens, certains délaissés et déserts, d'autres fréquentés, avec aussi des bâtiments modestes mais pleins de vie, des terrains vagues, des ruines, des chantiers...").

Crédit photo: Editions Le Robert

Crédit photo: Editions Le Robert

Les nouveautés de cette édition...

Il faut savoir que la première édition, fruit d'un travail passionné de plusieurs linguistes, date de 1992; elle comportait déjà deux volumes. Il y a eu plusieurs rééditions, bien sûr, mais celle-ci comporte une nette augmentation du nombre de mots expliqués et s'est enrichie de l'apport du site Gallica (BNF), donnant un nouvel éclairage à l'histoire de notre langue.Parmi les mots nouveaux, comme nous l'explique Alain Rey ce soir-là, il y a beaucoup de régionalismes et de mots issus de la francophonie: s'épivarder, écrapoutir, ambianceur, bobettes... Côté gastronomie, on retrouvera les mots bento, gianduja (j'en ai l'eau à la bouche), matcha, boulgour, bo bun... Je suis certaine que vous êtes curieux de connaître les nouveautés côté mots familiers: on a baltringue, boloss, foutraque... Et évidemment, le dictionnaire s'adapte à l'évolution de notre société et on y trouvera hashtag, Facebook, bug, et je vous rassure, blog, blogueur, blogosphère...

Crédit photo: Editions Le Robert

Crédit photo: Editions Le Robert

Crédit photo: Editions Le Robert

Crédit photo: Editions Le Robert

Crédit photo: Editions Le Robert

Crédit photo: Editions Le Robert

Crédit photo: Editions Le Robert

Crédit photo: Editions Le Robert

... et tout ce que nous a appris Alain Rey ce soir-là

Il y avait quelque chose d'extraordinaire dans cette rencontre: cette volonté de transmettre, cette humilité malgré tout le recul et la connaissance qu'a Alain Rey de notre langue. Oui, il nous a parlé de son ouvrage, non sans émotion, mais il nous a aussi transmis tant de choses, tant de petits trésors de l'histoire des mots et un point de vue général sur l'histoire de la langue française... Difficile de tout raconter ici malgré ma dizaine de pages de notes!

Il a commencé par un large panorama de l'histoire du français, rappelant que "l'étymologie sert à établir des liens perdus dans le langage courant", car les langues ont une épaisseur. Or  aujourd'hui, rappelle-t-il, nous vivons dans un monde où l'information circule par des électrons, et nous avons à notre disposition un capital de mémoire infini: ce changement de société est comparable à l'invention de l'écriture! Cette écriture, elle a changé la langue parlée, car la langue parlée sans écriture fonctionne différemment. Le sumérien est ainsi la première langue notée massivement (bien qu'il y ait eu des tentatives pendant la Préhistoire). L'écriture apparaît pour des raisons financières: on a besoin de concepts pour compter la marchandise. Les langues s'organisent aussi autour des fonctions politiques... et du mensonge, elles peuvent servir à manipuler l'humain. Les animaux n'arrivent jamais à cette puissance d'organisation des choses par la langue.

La grammaire, elle, évolue beaucoup moins vite que les mots, elle est beaucoup plus intime. Elle est le signe de l'existence d'une communauté, d'une certaine vision du monde exaltée par la réalité politique. 

L'exemple de la Grèce au Vème siècle avant J.-C. montre la possibilité d'exploitation d'une langue qui était au début seulement un dialecte, le dialecte athénien, et qui a pris le pouvoir sur les autres, comme l'idiome de l'ïle-de-France des siècles plus tard.

Le français, lui, est une langue double (Alain Rey cite Baudelaire: "Je suis la plaie et le couteau!"). Il a subi les assauts d'une autre langue, mais pour réussir, il doit faire du mal aux langues voisines. Le gaulois, lui, a disparu car il n'était pas écrit et était au contact justement d'une langue écrite.

"Le français n'est jamais qu'un créole du latin", en ce sens qu'il emprunte des éléments à plusieurs langues et en fait une nouvelle langue. Il a conservé très peu de mots de source germanique, mais il y a quelques mots inattendus, comme le mot terroir. 

Les langues doivent toujours décrire des réalités nouvelles, intégrer des concepts nouveaux et les nommer (ainsi, le mot atome désigne à la base ce qui est insécable... ce qui n'est donc plus valable!). Alain Rey nous cite le mot computer, signifiant machine à compter si l'on cherche dans ses racines latines. Or, en français nous disons un ordinateur, une machine qui met en ordre: la conception est différente! Malheureusement, aujourd'hui, on a perdu cette aptitude des langues européennes à réagir aux influences mondiales. Le problème qui se pose aujourd'hui pour le français est d'être capable d'exprimer le monde sans perdre son esprit.

Puis pour finir, Alain Rey nous a fait voyager de mot en mot... Nous avons par exemple appris que l'étymologie du mot rose ne s'arrêtait pas au mot rosa en latin... Car les latins eux-mêmes percevaient ce mot comme venant du persan. Il nous a fait part aussi d'une étrange découverte lors de ses pérégrinations sur le site Gallica: le mot pare-brise, aujourd'hui utilisé pour les voitures, désignait avant un des ornements de la femme pour protéger leur toilette et leur maquillage du vent... Mais pour en savoir plus, il faudra ouvrir cette nouvelle édition! :)

 

 

Nouvelle édition du Dictionnaire Historique de la Langue Française, Le Robert

 

 

Depuis le 20 octobre 2016

Prix: 109€ - Coffret de 2 volumes - Disponible également sur Iphone et sur Ipad (Prix de lancement: 49.99€)

 

 

Merci beaucoup aux éditions Le Robert pour cette rencontre que je ne suis pas prête d'oublier!

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